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11 novembre 2011

Libérer Laurent Gbagbo: entre vouloir, pouvoir et devoir

 

lg-korhogo.jpgSept mois jour pour jour après le 11 avril, le dossier Laurent Gbagbodemeure le point focal de l’actualité politique ivoirienne, au même titre que le processus de "réconciliation nationale"; auquel il est lié. Et pour cause : l’homme d'Etat qui a été capturé, humilié et jeté en prison, sans ménagement, au terme d’un conflit armé meurtrier de milliers d’Ivoiriens, fera peut-être l’objet d’un transfert à la CPI particulièrement controversé, car nonobstant l’opinion des millions de citoyens qui se réclament de lui et qui n’entendent pas se réclamer d’autrui. Encore moins après avoir vu la France de Sarkozy s’engouffrer dans le contentieux électoral ivoirien en dévoilant la "solution" démocratique la plus efficace qu’elle ait pu trouver : la bombe. C’est donc à la fois inquiets et amers que les partisans de Laurent Gbagbo expriment leur volonté première : voir leur leader recouvrir sa liberté d’être humain, tout simplement, peu importe ce qui pourrait lui être reproché. Utopique ? Réaliste ? Qu’en est-il de la faisabilité pratique de ce projet ?

VOULOIR "LIBÉRER LAURENT GBAGBO" : FACE AU DILEMME

Avec son refus somme toute logique de prendre part aux législatives, le camp Gbagbo se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. Souhaite-t-il toujours que Laurent Gbagbo soit libéré et restauré illico dans ses fonctions de président de la république ? Ou bien souhaite-il dorénavant que Laurent Gbagbo soit libéré dans l’optique d’une nouvelle conquête du pouvoir étatique ?

Trois opinions palabrent la question.

La première opinion tient compte, non pas de ce qui devrait ou pourrait être, mais de ce qui est. Elle reconnait que le pouvoir Ouattara a été établi par une force militaire étrangère mais elle désire aller de l’avant en préparant les prochaines échéances présidentielles prévues pour 2015. Elle se veut donc réaliste mais, ce faisant, elle fait fi d’au moins deux contraintes : d’abord, elle est largement minoritaire au sein de son propre camp – encore plus depuis le départ de Mamadou Koulibaly du FPI ; ensuite, elle minimise le regain de popularité dont pourrait bénéficier un Laurent Gbagbo"survivant" des geôles et de l’humiliation – donc encore plus populaire à sa sortie de prison –, chose qui ne serait pas sans inquiéter ses adversaires à quatre ans des présidentielles. Ces deux facteurs sont les principaux qui rendent cette opinion quasiment mort-née.

La seconde opinion admet au pouvoir en place un caractère légal mais estime qu’il est illégitime, vu le contexte qui a prévalu à son instauration. Ici, l’on revendique une révision du contentieux électoral, mais on n’envisage aucune forme de partage du pouvoir, peu importe l’avis de l’autre moitié de l’électorat. Cette approche consiste grosso modo à revenir à l’avant 11 avril sans tenir compte des leçons du 11 avril. Elle est défendue notamment par le ministre Charles Rodel Dosso, qui estime que « faire du contentieux électoral l’objet principal de notre bataille en l'état actuel des choses est la panacée idoine pour obtenir, la libération du Président de la République élu Laurent Gbagbo et ses collaborateurs ainsi que le respect du vote des Ivoiriens et donc de la restauration de la souveraineté de notre pays »

Seulement, quand on sait que le recomptage des voix, déjà proposé par le camp LMP, a été royalement ignoré par les médiations internationales, au profit d’une prestidigitation juridique orchestrée par le Conseil Constitutionnel quelques mois plus tard, comment croire que cette décision pourrait être brusquement remise en cause, en faveur de l’approche statistique qui aurait dû prévaloir dès le début ? C’est difficilement envisageable, d’autant plus que ce schéma requerrait une gymnastique diplomatique embarrassante pour la"communauté internationale"

La troisième opinion, quant à elle, ne reconnait ni la légalité, ni la légitimité du pouvoir en place, car elle estime qu’il est issu d’élections truquées. Aussi faut-il que ce pouvoir disparaisse totalement et que la Refondation soit rétablie à sa place. Cette position, particulièrement populaire parmi les pro-Gbagbo, est malheureusement celle qui est la plus improbable. D’abord, elle ne dit pas comment s’y prendre ; ensuite, elle nécessiterait que le camp LMP se dégage du traquenard ouattariste dans lequel il se trouve. Ce qui n’est pas chose aisée.

 


POUVOIR "LIBÉRER LAURENT GBAGBO" : LE TRAQUENARD OUATTARISTE

Le camp Ouattara n’est pas aussi confortable avec "son" prisonnier qu’il essaie tant bien que mal de montrer. Laurent Gbagbo n’est pas sorti politiquement indemne du 11 avril, mais sa popularité parmi une frange importante de la population est restée d’autant plus intacte que les nouveaux dirigeants multiplient les bourdes juridiques, afin de donner du crédit à leur image publicitaire de "parfaits démocrates" respectueux de la Constitution.

Loin des reportages télévisés, rien n’est moins sûr. Les rapports humanitaires internationaux, notamment chez Amnesty International, continuent d’attester d'exactions sommaires attribuées à la soldatesque ouattariste et de revendiquer des enquêtes sur la période 2002-2010. Et la réalité du climat des affaires local n’est pas sans inquiéter même les bailleurs de fonds "amis", au vu de la jurisprudence dite "d'exception", qui s'exécute uniquement par voie d’ordonnances, sans le moindre égard pour les textes de loi en vigueur. Quant au processus dit de réconciliation, il reste toujours le discours politicien, la douce chimère et le piège qu’il a toujours été depuis le début. Un menu, finalement, pas si digeste que cela pour le pouvoir en place, conscient de ses propres agissements et conscient du fait que, même à La Haye, Laurent Gbagbo aurait l'occasion de dire sa part de vérité, devant les caméras du monde entier. Aussi, la diabolisation à outrance de tout ce qui a trait à Gbagbo et la justification, par le révisionnisme, des dérives politiques pourtant établies, se déploient dans les médias du monde entier, aux frais du contribuable ivoirien....

Néanmoins, bon gré, mal gré, le pouvoir Ouattara est bel et bien en place, visible aussi bien dans les choix économiques les plus inquiétants qu’il entreprend « pour faire de la Côte d’Ivoire un pays émergent », que dans la déférence que lui vouent tous les acteurs politiques de la scène ivoirienne… à commencer par le FPI. En effet, malgré l’esquive sémantique adoptée par certains responsables de ce parti au sujet de Ouattara – en employant le terme "Chef de l’Etat" au lieu de "Président de la République", comme l’a fait le RHDP au sujet de Gbagbo à partir de 2005 – il se trouve que, dans la pratique, le FPI est bien celui qui demande et obtient audience au palais présidentiel auprès d’un nommé Alassane Ouattara, à qui il s’adresse avec toute la révérence réservée à un Président de la République.

Ce constat, quand on le juxtapose à la position délibérément attentiste du parti – dont témoigne la volonté d’être « en prison avec Gbagbo » exprimée, il y a peu, par son secrétaire général Laurent Akoun – rend la stratégie LMP plutôt ambiguë. Ni entièrement mourante, ni pleinement vivante, elle accepte, d’un côté, de se soumettre à l’autorité de Ouattara en lui présentant diverses doléances relatives notamment aux questions de sécurité, etc. Et d’un autre côté, elle reste « en prison avec Gbagbo » se refusant toute action politique qui nécessiterait de faire sans le leader du parti.

Si problème il y a avec cet immobilisme, c'est que plus le temps passe, plus le corps LMP devient paraplégique. Difficile pour certains de l’admettre, mais il est clair que le FPI a très peu "bougé" depuis le  11 avril. Par contre, il a dument réclamé une libération de Laurent Gbagbo que ses adversaires refusent même d’envisager, arguant d’une réconciliation nationale que son transfert à la CPI est censé favoriser. C’est un argument qui ne peut convaincre que les plus insensibles à la réalité ivoirienne du moment. Mais c’est aussi un moyen d’intimidation qui influence peu à peu certains "proches" du président déchu, les amenant à tempérer la demande de libération et à réclamer des conditions de détention plus favorables à Gbagbo, "pour le moment"...

Ce cafouillage stratégique laisse croire, qu’en réalité, "libérer Laurent Gbagbo" est devenu le leitmotiv d’un mouvement qui peine à se défaire du traquenard ouattariste. Et qui, ce faisant, laisse le champ libre à toutes sortes d'interprétations individuelles, sources de divergences profondes sur le comment d’un projet censé être consensuel. Peut-être le FPI espère-t-il que Ouattara finira par se "ressaisir" ? Si tel est le cas, c’est faire profession de foi. Il y a peu de chance, en effet, que l’homme, placé où il est par un ordre mondial qu’il ne contrôle ni de près, ni de loin – et dont il n'est que le pion local du moment – se réveille un bon matin dans un pyjama de démocrate, soucieux d’honorer la loi fondamentale et prompt à rétablir Laurent Gbagbo dans ses droits. Cela ne sera pas. Ce qui demande au camp LMP d’étudier d’autres voies.

lg-jeune.jpgDEVOIR "LIBÉRER LAURENT GBAGBO" : COMMENT ?

"Libérer Laurent Gbagbo" requiert un certain nombre de préalables à définir, d'étapes à franchir et de moyens à circonscrire… avec soin.

Cibler la revendication

Avant toute chose, le projet suppose une identification claire et nette du régisseur avec qui dialoguer. Marcher à Yopougon, à Dabou ou à Marcory, en bravant la peur et en brandissant des pancartes à l’effigie du"Woody", est un acte symbolique et respectable, mais sans plus. Car il apparait que l’homme est beaucoup plus le prisonnier politique de la "communauté internationale" – dans ses démembrements France et ONUCI – qu’il n’est celui des forces militaires ouattaristes, simples boucs émissaires en puissance. Pourtant, le camp Ouattara, ivre d'une "victoire" dont il réclame assidument la paternité – sans jamais l’avoir obtenue sur le théâtre des opérations, ni en 2002, ni en 2011, sans manœuvre expresse de la Licorne – suggère, par narcissisme, que la libération de Gbagbo relève de sa seule volonté : en réalité, cette libération dépend surtout de l‘Elysée.

C’est cette dépendance à l’Elysée qui rend encore plus complexe le projet, car le voir aboutir nécessiterait que la France passe aux aveux. Même sous le couvert du discours diplomatique, il faudrait que l’Exécutif français, de Chirac à Sarkozy – en passant par De Villepin, Alliot-Marie, Juppé et Fillon – avoue le crime parfait si bien retracé par l’écrivain David Gakunzi, depuis l'épisode des Zinzins, Bayéfoués et autres "jeunes gens" qui ont destitué Konan Bédié en 1999. La France de Sarkozy ou même celle de Hollande accepterait-elle de subir une telle humiliation ? A connaitre son arrogance et à constater l’incapacité de sa société civile à réclamer une enquête sur le sort des nombreux soldats français qui ne sont jamais revenus de leur expédition punitive à Abidjan, cette option est d’ores et déjà viciée.

Néanmoins, il faut bien revendiquer. Ce qui suppose déployer une communication de crise parfaitement huilée. Or, il n’existe aucun axe de communication LMP découlant d’une vision centrale qui harmonise l’information et engage des actions ciblées arrêtées en amont. Cette insuffisance, antérieure même à la crise électorale, a aujourd’hui atteint son summum. Conséquence : la "lutte" est menée en désordre, les uns rentrant en compétition avec les autres, au sein du même camp, pour véhiculer des informations en déphasage complet avec l’objectif assigné. Ce travesti de communication mine d’autant plus la campagne, qu’elle est déjà confrontée à une forteresse médiatique internationale quasiment imprenable – de même qu’à la fameuse "mission gouvernementale" des médias d’Etat nationaux qui s’alignent sur la "position présidentielle". Et c’est ce manque de stratégie de communication qui attise les frustrations et amène les plus impatients à appeler au soulèvement.

Décliner l’affrontement

"Libérer Laurent Gbagbo par la rue" est l’option de choix de la ligne "dure" qui le soutient. Cependant, quoique scandée – avec un certain degré d’irresponsabilité – par tous ceux qui croient pouvoir circonscrire les dommages matériels et humains qu’un tel affrontement causerait, cette "révolution" tant souhaitée a peu de chance de produire les mêmes résultats que les modèles tunisiens et égyptiens dont elle veut s’inspirer. Pourquoi ?

Contrairement aux idées communément admises à son sujet, le printemps arabe a accouché de "révolutions" plutôt "encouragées" par la volonté de l’Occident de positionner ses nouveaux pions sur l’échiquier nord-africain. Ces puissances n’ont fait que surfer sur les vagues de contestations populaires tunisiennes et égyptiennes, en ôtant tout soutien aux présidents Ben Ali et Moubarak, vieillissants et devenus encombrants. C’est de cette façon – et non par la seule impulsion de la rue – que les mouvements de contestations nord-africains ont pu venir à bout de puissances militaires devenues brusquement fébriles. Qu’en est-il du contexte ivoirien ? Il est totalement différent. Il voit une "communauté internationale" qui vient à peine d’installer son "champion" et qui n‘entend pas le remplacer, de sitôt, avant qu’il n’ait accompli sa "mission"…

En outre, les révolutions arabes ont été impulsées par des sociétés civiles qui avaient pour seul soucis de défendre leurs libertés collectives bafouées depuis des décennies. Ni en Tunisie, ni en Egypte, la rue a opposé, d’un côté, les défenseurs du leader à déguerpir et d’un autre côté, les partisans du leader à réinstaller. Le peuple a donc pu se lever comme un seul homme pour revendiquer ses droits fondamentaux, suivant le modus operandi des libertés citoyennes plurielles, sans agenda politique partisan aucun. Difficile d’entrevoir un tel scénario dans une Côte d’Ivoire où les militants des deux camps, se laissant instrumentaliser par des directoires politiques en mal de vision, sont incapables de décrier même leur pauvreté commune. Par contre, ils savent se regarder en chiens de faïence par "amour" pour leur "messie favori"…

S’engager civilement

"Libérer Laurent Gbagbo" n’est pourtant pas mission impossible… à condition que cette ambition transcende la volonté de libération physique de l'homme, pour s'inscrire dans une vision plus élargie qui est celle de la libération de la Côte d'Ivoire politique et économique de l'ogre françafricain. Or ce processus, difficilement automatique, appelle à la réévaluation de l’engagement de ceux qui y adhèrent, qui ont eu l’occasion de le mettre en œuvre, mais qui ont succombé peu à peu à l’élixir du pouvoir d’Etat, à l’hypnose politique onusienne et à l’emprise militaire carnassière de la France. Les discours populistes et les compromis politiques ayant finalement tous échoué, quelle évaluation en est faite aujourd’hui et quelle refondation propre en découle ? Quels en sont les points saillants qui sont partagés avec d’autres populations d’Afrique francophone soumises aux mêmes pandémies générées par les politiques de surendettement, que sont le chômage, la cherté de la vie, la misère sociale etc. ?

Ces questions se posent car se libérer d’un système d’oppression cinquantenaire et multisectoriel demande que chacun comprenne et enseigne l’impact réel de la recolonisation ivoirienne au plus grand nombre, afin que se crée un front solidaire conséquent. C’est cette implication des Africains de la sous-région qui permettra la conjugaison de leurs actions et imposera aux acteurs politiques africains et occidentaux de renégocier leurs rapports, par simple soucis de survie socioéconomique. Il s’agit donc d’entreprendre un exercice d’éducation avec patience et circonspection. Le cas Robert Mugabe, qui a passé dix longues années en prison avant de recouvrir sa liberté et de pérenniser la lutte qu’il avait initialement engagé – en dépit de la diabolisation médiatique occidentale qui a réussi à donner une image largement déformée de son pays – interpelle tous ceux qui, au lieu de ménager leurs montures, appellent "là, ici et maintenant" à une insurrection populaire… dans la précipitation.

CONCLUSION

On le voit, "libérer Laurent Gbagbo"est un projet beaucoup plus complexe que les vœux pieux et les promesses émotionnelles peuvent laisser croire. De façon pragmatique, sauf un rééchelonnement impromptu de la donne au sein du camp Ouattara, le voir se réaliser sera un processus lent et potentiellement frustrant, sur lequel il va falloir cogiter courageusement, avec la sagesse, l’humilité et l’objectivité requises. Car tant qu’une ligne directrice, qui s’inscrit dans une appréciation objective du nouveau contexte imposé par les pays du Nord en Afrique, n’est pas clairement définie par les pro-Gbagbo, leur ambition, aussi noble soit-elle, révélera à chaque détour une faiblesse de mise en œuvre pratique.

Cela dit, que les tenants actuels du pouvoir l’admettent ou non, la question de la libération de Laurent Gbagbo demeurera d’actualité tant que vie politique il y aura dans ce pays. Un leader charismatique, actif dans l’arène politique depuis plus de trente années, d’une influence telle qu’il aura amené, après une décennie de présidence, la moitié d’un électorat de 5,7 millions d’Ivoiriens a voté pour lui, n’est pas tout à fait le citoyen lambda. La mesure de son influence réelle, qu’elle soit appréciée ou diabolisée, suggère que ni la destruction physique des réalisations qui portent son nom (méthode déjà tentée au Burkina Faso pour anéantir le mythe Sankara, mais sans grande réussite), ni le révisionnisme médiatique (déjà largement entamé, mais impossible d’imposer comme seule vérité à l’ère des réseaux sociaux d’information) n’ont grandes chances de le "gommer" de l’histoire politique de la nation et du cœur de ses partisans. Quant à le supprimer physiquement, ce serait ouvrir le pays à une déferlante de violences civiles sans précédent.

Avertissements...

 

Une contribution de Jean-David K. N'da

 

Source : PENSEESNOIRES.INFO

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