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03 novembre 2011

La réconciliation en question

 

reconciliation.jpgRéconciliation. Le mot à la mode en Côte d’Ivoire. Il revient à toutes les sauces. Les tenants du pouvoir et leurs adversaires d’hier font comme si la réconciliation était une affaire essentiellement religieuse: il suffit pour s’en convaincre de prêter attention à la terminologie utilisée à longueur de journée: pardon, repentance… La réconciliation va bien au-delà de cela et contrairement à ce que pensent certains, il ne suffit pas d’en parler pour que ça se passe. C’est un sujet difficile, dont le galvaudage n’est pas seulement irritant, mais également dangereux.

Les ravages causés par la guerre, la division et le tribalisme, utilisés sans vergogne par Alassane Ouattara, Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo comme moyens de conquête et de rétention du pouvoir, ne sont ni imaginaires, ni superficiels. Aujourd’hui encore, sept mois après l’installation dans la violence de monsieur Ouattara à la tête de l’Etat, des Ivoiriens sont obligés de se rendre à l’hôpital pour soigner des blessures physiques. Aujourd’hui encore, des gens sont sans domicile fixe et contraints de squatter chez des parents ou amis, parce que leurs maisons ont été brûlées, détruites, pillées ou sont occupées par des assaillants. Aujourd’hui encore, des pans entiers de la population ont inscrit profondément dans leurs têtes qu’ils ont, à cause de l’origine ethnique, l’appartenance politique ou religieuse des uns ou des autres, un ennemi à l’intérieur de leurs foyers, de leurs entreprises, de leurs frontières. L’animosité est tenace, la méfiance têtue, la peur enracinée.

Il est donc évident qu’il va nécessiter plus, beaucoup plus qu’une commission instituée à la va-vite, selon une hypothèse biaisée, pour une période de deux ans pour panser les stigmates du peuple de Côte d’Ivoire. Un simple coup d’œil vers les pays ayant mené avec succès un processus de réconciliation aurait pourtant dû suffire à mieux inspirer les dirigeants ivoiriens: l’Afrique du Sud avait confié la supervision de cette lourde mission à Monseigneur Desmond Tutu, personnalité crédible, acceptée aussi bien par les bourreaux que par leurs victimes; au Rwanda, le processus de réconciliation a duré dix-sept ans !

Des points importants sont occultés, sans que quiconque ne semble s’en inquiéter: Quel est le budget que l’Etat va consacrer à la réconciliation? Quelle méthodologie sera utilisée ? Qui va juger quo i? Les viols, les crimes contre l’humanité, la planification de la guerre, les homicides volontaires, les actes de torture et de barbarie, les pillages, les atteintes aux biens doivent-ils tous être jugés indifféremment par les mêmes juridictions? Quelles seront les compétences de la Commission Dialogue, Vérité et Réconciliation (CDVR)? A-t-elle un objectif de répression ou est-elle plutôt un moyen de recherche de la vérité? Et jusqu’où ira la volonté de vérité? Inclura-t-elle les casses de la Bceao, le massacre des gendarmes d’Agban, les bombardements de Bouaké et Abidjan en 2004 et 2011, le détournement du cacao ivoirien en direction du Burkina Faso, les exactions commises par les FRCI, l’occupation des terres et des plantations par les populations des pays voisins, les relations avec le Burkina Faso, le Ghana, le Libéria et la France? La CDVR sera-t-elle autorisée à rendre des jugements ? Et si oui, quelle sera la peine maximale qu’elle sera habilitée à administrer? N’y a-t-il pas une nécessité de confier le processus à des personnes de bonne réputation, reconnues pour leur intégrité? Le choix de Charles Konan Banny, homme politique disqualifié d’office par son bilan de premier ministre qui a largement contribué au désastre actuel et sa lourde responsabilité dans le scandale des déchets toxiques, pour conduire le processus ne voue-t-il pas immédiatement ce dernier à l’échec ?

Quelle part sera consacrée à l’éducation? Parce qu’il va bien falloir remanier les programmes scolaires pour faire comprendre à nos enfants que le Sénoufo, le Wê, le Bété, le Baoulé, le Burkinabé n’est pas un ennemi et leur inculquer l’amour de soi, l’amour du prochain dès leur plus jeune âge. Il va bien falloir faire évoluer le vocabulaire des hommes politiques et ringardiser l’usage des mots comme "autochtone", "allogène". Il va bien falloir former les personnels qui seront chargés de conduire le processus, préparer les populations à son déploiement, voire les éduquer, si l’on choisit de les engager activement dans la démarche. Quel équilibre trouver entre une réparation indispensable et une justice dérisoire ?

Cette pléiade d’interrogations souligne, si besoin est, la complexité de la question. La tâche est titanesque et demande un réel dépassement de soi. La thématique de la réconciliation n’est pas l’apanage du gouvernement ni d’une commission. Tout le monde doit se serrer les coudes et prendre part au processus. Il s’agit d’un enjeu national. Alors, à quand la mise en place de plateformes informelles, constituées de commissions mixtes gouvernement-opposition? A quand l’implication des populations, de la société civile ?

Pour avoir une chance de surmonter le traumatisme de la division, de la terreur et de la mort semé consciencieusement par les trois ténors de la politique ivoirienne, c’est tout le paradigme de la réconciliation qui doit être étudié et pris en compte. Mais la légèreté avec laquelle le sujet est abordé, la façon dont l’emphase est mise sur l’aspect politique et médiatique au détriment de la recherche d’une véritable union sociale laissent dubitatif quant à la volonté réelle de réconciliation d’Alassane Ouattara, étant entendu que celle-ci est subordonnée à trois préalables auxquels le président de la République ne trouve aucun intérêt: la justice, la sécurité et les libertés.

 

 

Une contribution de Mahalia Nteby

 

Source : penseesnoires.info

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