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20 octobre 2011

L’Afrique que le monde veut ordonner

« La crise est mondiale. Il faut que nous lui apportions une réponse mondiale. Et j’en appelle à tous les gouvernements. Aucun d’entre nous n’en sortira en faisant sa propre politique dans son coin, isolé de ce que font les autres. (…) On ira ensemble, vers ce nouvel ordre mondial. Et personne, je dis bien personne, ne pourra s’y opposer. Car à travers le monde, les forces au service du changement sont considérablement plus fortes que les conservatismes et les immobilismes. » (1)

 

 

mondialisation-africa2.jpgEn rétrospective, ces propos de Nicolas Sarkozy prononcés en 2009 étaient prémonitoires de la furia occidentale qui allait désormais s’abattre sur toutes les velléités indépendantistes jugées antagonistes au “nouvel ordre mondial”.

Et c’est chose faite: le changement annonciateur de rédemption qui sous-tendait, il n’y a pas si longtemps, les communications les plus éloquentes sur la “mondialisation” –« change the world! » dixit Barack Obama – n’est plus celui vers lequel les pays convergent d’eux-mêmes. Depuis 2011, son expansion sur le continent africain est passée à la vitesse supersonique des avions Rafales et autres hélicoptères Puma, avec une succession de crises majeures – notamment en Côte d’Ivoire et en Libye – dans lesquelles l’implication directe des pays membres de l’OTAN, “sous mandat de l’ONU”, apparait publiquement voire impudiquement.

Qu’est-ce donc que ce “nouvel ordre” si terrifiant? Comment comprendre cetteguerre ouverte aux “conservatismes” dont se prévaut l’Occident?

L’expression “nouvel ordre mondial”, du fait de sa connotation abstraite et de la pluralité des terminologies qui l’évoquent – gouvernement mondial, globalisation, mondialisation, mondialisme, universalisme etc. – est de celles qui ne sont jamais clairement expliquées même par ceux qui en font un usage fréquent. Pourtant, si l’on s’en tient à la signification du mot “ordre” telle que donnée par le Littré, le “nouvel ordre mondial” renvoie simplement au fait d’établir un « rang dans un ensemble organisé » d’envergure planétaire.

Cette définition sommaire s’éloigne de l’idéal véhiculé par tous les termes séduisants – standardisation, uniformisation, interdépendance, partage équitable, rapprochement des peuples, bonheur pour tous etc. – dont on abreuve goulument l’opinion. Elle renvoie plutôt à celle de hiérarchisation des nations sur une base ordinale – premier, deuxième, troisième… – donc à la prééminence et la domination des uns (les plus forts, les premiers) sur les autres (les moins forts, les derniers).

Cette hiérarchisation, au nom de l’interconnexion des ressources humaines et matérielles, explique que toute la machine occidentale soit mise en branle, solidaire dans ses démembrements politiques, économiques, diplomatiques et socioculturels quand il s’agit de “mettre de l’ordre” partout où des étincelles d’émancipation tentent de s’allumer. Et l’Afrique se présente comme le terrain fertile à cette remise en ordre permanente: les Occidentaux nous veulent du bien; ils ont conçu un plan qui va “ordonner” la planète et ils nous font la faveur de nous y intégrer; si nous acceptons les règles du jeu, ils nous laissent en “paix” et financent notre prospérité; autrement, il est de leur devoir de “sauver” nos peuples des mains de nos leaders « pas suffisamment rentrés dans l’Histoire » (2).

Peut-on valablement croire à autant de bonne volonté de la part de ceux-là même qui nous ont appris que les Etats n’ont pas d’amis mais que des intérêts? Peut-on adhérer à cette thèse quand on constate que la multiplication des récentes tensions en Afrique s’est juxtaposée à l’intensité de la crise financière mondiale, tellement vicieuse qu’elle contraint les pays du Nord, potentiellement ruinés, à faire des ballets incessants vers l’Asie, quémandant des subsides du “meilleur ennemi” chinois?

Certains en Afrique le croient et leurs argumentations se justifient par le fait que le continent ne peut pas se permettre de rester en marge du reste du monde s’il veut s’en sortir. En Côte d’Ivoire par exemple, cette opinion est l’une des raisons qui mobilisent les défenseurs indéfectibles du très controversé Alassane Ouattara: sa supposée affiliation aux réseaux mondiaux – visible aux “amitiés” dont il se targue avec les Nicolas Sarkozy, George Soros et autres sommités politico-financières du monde – serait le meilleur moyen pour la Côte d’Ivoire d’amorcer son développement.

Qu’est-ce qui explique cet engouement pour un projet “mystérieux” dont les traits les plus visibles se révèlent dans les guerres hideuses et le surendettement incontrôlé?

Le problème est essentiellement psychologique. Les mentalités africaines ont été conditionnées à la servitude, à tel point qu’elles adhèrent presque tacitement à l’idée selon laquelle l’homme Blanc – qui nous a délivré des cache-sexes et de la forêt tropicale, et a fait de nous des hommes modernes et responsables – ne nous veut rien d’autre que du bien. De cette acculturation est né l’axiome des plus absurdes du “Blanc est fort” tant prisé en Afrique. Et cette force caucasienne, expérimentée au 16e siècle par l’inhumanité de la traite négrière transcontinentale, et téléportée en 2011 à Abidjan et à Tripoli avec les “frappes aériennes ciblées”, ne choque toujours pas une frange hypnotisée d’Africains qui acclame à bâtons rompus toutes les “missions d’interposition” et autres “opérations humanitaires” qui se succèdent les unes après les autres avec un seul objectif: “nous aider”. Et les bombes “amicales” de pleuvoir, toutes votées par la “communauté internationale” et applaudies par une foule d’Africains bons teints.

On croirait cette naïveté révolue au 21è siècle, et pourtant! D’aucuns acceptent et défendent mordicus cette solution, aveuglés par l’aiguillon du “nouvel ordre mondial” qu’est la manipulation médiatique. Utilisés comme véritables armes de désinformation massive, les grands médias internationaux éclairent l’opinion publique des analyses de « l’écrivain de cour de jadis, et surtout le nomenklaturiste soviétique (…) payé pour célébrer l’autorité publique » (3) comme l’universitaire française Odile Tobner appelle tous les Eric Zemmour qui sanctionnent “intellectuellement” les décisions gouvernementales les plus saugrenues. Et la répétition en boucle de leur “expertise” est telle qu’elle finit par s’imposer comme vérité immuable, permettant au refrain populaire de les chanter allègrement, au grand dam de la vérité historique.

Pourtant l’histoire tristement méconnue de l’Afrique parle d’elle-même. Chez Cheikh Anta Diop, Joseph Ki-Zerbo ou Madina Ly-Tall (4), elle atteste de sociétés négro-africaines organisées et légiférées à partir de normes réglementaires strictes, établies antérieurement à la démocratie telle que définie chez Jean-Jacques Rousseau. C’est la preuve que les Africains ont été de tous temps capables d’autogestion politico-militaire et socioéconomique sans “aide blanche” aucune et que, logiquement, ils le seraient encore si seulement ils en avaient l’opportunité. Cependant, depuis 1960, les premiers essais de tropicalisation du “nouvel ordre mondial” ont imposé à l’Afrique des “indépendances sous surveillance” que ceux qui n’ont d’intérêts que leurs ambitions personnelles n’ont cure de contester. Parfois, ils les appellent même de toute leur volonté, comme en témoigne ce grand patron ivoirien qui implorait récemment  la France de ne pas « laissez les Etats africains se tourner vers d’autres destinations » (5)

Et l’Occident d’acquiescer, avec de moins en moins de tolérance pour la contestation, même à l’intérieur de ses frontières. Le cas WikiLeaks, ponctué de demandes d’extradition et d’accusations de tortures, cristallise l’exaspération des grandes puissances quant aux dénonciations du “gouvernement mondial” (6). C’est le grand retour du cynisme politique aux relents extrémistes institué par les Etats-Unis depuis la guerre froide. Il s’agit d’un “nouvel ordre juridique” qui favorise la recrudescence des emprisonnements politiques, notamment en Afrique, où tous les Laurent Gbagbo les plus “contestataires” du continent sont punis pour crimes contre le “nouvel ordre mondial”. L’imposition du droit international par l’épée à double tranchant de la violence et du mensonge garantie donc toutes les crises appelées tantôt révolutions, tantôt rébellions, qui préparent aux projets occidentaux de recolonisation, de brigandage des ressources et d’appropriation des terres, que les médias baptisent “guerres de libération”.

Devant cette machine bien huilée d’asservissement politique, économique et socioculturel, que peut faire le continent?

nwo.jpgPas grand-chose si l’on en juge aux prédictions de certains illustres hommes politiques africains. Félix Houphouët-Boigny, par exemple, estimait en 1986 que « si nous refusons de vendre nos matières premières, les Blancs nous tuerons tous; parce que nous avons l’indépendance politique, mais nous n’avons jamais eu l’indépendance économique » (7).L’opinion est réaliste car elle admet la volonté de l’Occident de répandre la mort pour en arriver à ses fins. Néanmoins, on remarque que plier l’échine devant l’ogre occidental par peur de violentes représailles relève aussi d’un fatalisme auquel s’oppose notamment l’histoire des pays “émergents” d’Asie. Ces nations, en particulier la Chine et l’Inde, sont en effet passées du stade de grandes civilisations au début du 19è siècle, à celui de pays “en voie de développement” pendant la grande majorité du 20è siècle, à celui fort probable de première et deuxième puissances mondiales à l’horizon 2020-2030. (8)

Comment se “miracle” s’est-il produit? Par la seule volonté de ces pays à se protéger de “l’interdépendance” prêchée par le “nouvel ordre mondial”, en conservant notamment leur souveraineté financière et monétaire – la Chine refuse toujours la convertibilité de sa monnaie – et en faisant le choix conscient de la valorisation de leurs propres traditions. Résultat: le meilleur de leur patrimoine culturel et la spécificité de leur gestion politique et économique ont été largement protégés de la “contamination” occidentale et de ses conséquences les plus malsaines.

A l’instar de ces pays, et d’une Amérique latine elle aussi en train de se dédouaner de l’hégémonie américaine, les Etats africains se doivent de récuser les malédictions du mondialisme qui promettent qu’« aucun d’entre nous nous n’en sortira en faisant sa propre politique dans son coin ». Rien d’autre que la typique propagande d’un Occident qui veut demeurer en tête d’un système où le continent noir subit inlassablement son bon vouloir, et où les Africains, mentalement cloisonnés dans une psychose quotidienne du lendemain, acceptent avec lassitude le sort du destin.

Cette approche est battue en brèche aussi bien par des spécialistes occidentaux – comme l’économiste français Hervé Juvin qui estime que « c’est la singularité » et non la standardisation « qui fait et qui fera la valeur » (9) – que par des scientifiques africains. Théophile Obenga, notamment, rappelle à qui veut l’entendre que « c’est une faute énorme de croire que l’Europe, la France, les Etats-Unis, ces pays esclavagistes, vont aider l’Afrique. C’est impossible. Ils ne pourront jamais, jamais, au grand jamais, aider généreusement le développement de l’Afrique Noire. Jamais. Impossible. Ils ne l’ont pas fait pendant six siècles. Ils ne le feront jamais ». (10)

Ignorer les véritables desseins de cette hiérarchisation d’envergure planétaire se présente donc comme la plus grande contrainte au développement du continent africain. Ce n’est pas en adhérent les mains liées à un mouvement impérialiste aux valeurs racistes et aux tendances paternalistes que l’Afrique émergera des tréfonds de la pauvreté. Ce n’est pas en décidant que les pays africains sont des ilots politiques tellement ingérables du fait de leur exiguïté et de leur apathie sociale, que l’Afrique, accrochée à la “bouée” occidentale, fera la concurrence aux blocs émergents. C’est plutôt en réalisant que la compétitivité et la survie du continent dépendent essentiellement du sérieux que ses Etats accordent d’abord à l’intégration politique et économique régionale, puis à l’union continentale, que l’essor du continent sera.

L’Afrique, même pauvre et asphyxiée, n’est la risée du monde “développé” que dans les salons feutrés de l’ignorance occidentale surmédiatisée. En réalité, les moralisateurs et prédicateurs du “nouvel ordre mondial” savent bien que le continent africain demeure le carrefour des enjeux mondiaux présents et futurs et la convoitise de toutes les sociétés dites “évoluées”, en phase parfaite quand il s’agit de déplumer la poule aux œufs d’or… et de diamant, et de pétrole et de toutes les richesses naturelles qu’un sous-sol peut générer.

C’est cette Afrique, baromètre de la géopolitique et la géoéconomie internationales, que le “gouvernement mondial” veut “ordonner”. Si les sociétés noires prennent conscience de son statut réel et aspirent, autant qu’elles le prétendent, à son développement, elles sauront courageusement s’y opposer (11).

Contributions du même auteur

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Une contribution de Jean-David K. N’da

Source : penseesnoires.info

 

 

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